Le professeur d'histoire ottomane à l'Université américaine de Beyrouth, Abdul-Rahim Abu-Hussein, écrit dans le journal “Al-Hayat”, dans le cadre d'une série sur la relation entre les Druzes et l'Empire ottoman :
Les gouverneurs ottomans de Damas ont continué à soumettre des rapports sur la rébellion druze et sur la persistance des Druzes à posséder des armes à feu, contrairement aux ordres et malgré les mesures de dissuasion. Istanbul a répondu à ces rapports en continuant d'émettre des ordres aux gouverneurs de Damas pour désarmer les Druzes. Ainsi, en septembre 1574, le plan avait été préparé et l'ordre fut donné aux forces de la marine ottomane, en coopération avec les forces militaires de la province de Damas, de mener une vaste offensive commune pour réprimer cette rébellion.
Il n'est pas établi, en tout état de cause, si cette attaque a effectivement eu lieu, car les sources locales, comme indiqué précédemment, ne disent rien sur les relations druzo-ottomanes à cette période. Cependant, nous savons avec certitude que le problème a persisté, car les ordres successifs d'Istanbul aux gouverneurs des provinces du Levant ont continué d'exiger le désarmement des Druzes.
Ces ordres persistants nous informent que les Druzes ont continué à être le fer de lance de la désobéissance et à la tête de sa direction, ou qu'ils étaient perçus comme les principaux rebelles contre l'autorité. La rébellion s'est étendue à grande échelle pour inclure toutes les régions druzes, au point que personne ne se portait volontaire pour obtenir le bail de ces régions afin d'en collecter les impôts. Par conséquent, l'État a été contraint de nommer des administrateurs (amin) pour la collecte des impôts, mais ceux-ci ne jouissaient ni de l'obéissance ni du respect des Druzes, qui prétendaient parfois avoir payé leurs impôts selon l'ancien registre (defteri Atik), alors qu'en réalité, ils n'avaient rien payé. À d'autres moments, ils prétendaient que leurs fermes n'étaient pas productives ou qu'elles étaient inhabitées, tout en refusant au cadi d'enquêter sur la véracité de ces affirmations. En bref, il était impossible d'établir une quelconque présence officielle de l'État dans ces régions. Ainsi, les ordres aux gouverneurs provinciaux se sont succédé, exigeant l'arrestation et la punition des chefs druzes.
Quelques années plus tard, la rébellion s'est étendue au-delà de la région du Mont-Liban pour inclure les Druzes et les chiites dans le sandjak de Safed au sud. Ces derniers ont commencé à coopérer avec les Druzes du nord, suivant leur exemple en refusant de payer les impôts qui leur étaient dus, tout en participant à d'autres actes de rébellion et de désobéissance. Un document rapporte que le gouverneur de la province de Safed, en coopération avec les Sipahis de la province et l'Agha des Janissaires à la tête de cinq cents de ses soldats, a combattu les Druzes dans la ville de Safed et sa campagne, les a vaincus, a arrêté leur chef Ibn Mandhar et certains de ses hommes, puis les a exécutés. Le reste des rebelles a été contraint de livrer 600 fusils et de s'engager à payer les impôts en retard. Un autre document indique que les Druzes et les Bédouins de Safed constituent les éléments fondamentaux de la rébellion. Ce document explique que les habitants locaux, les chefs de file et les détenteurs de timars se sont plaints des rebelles, soulignant que les Bédouins et les Druzes ont profité de l'absence des gouverneurs provinciaux et des soldats qui participaient à l'expédition impériale (guerre étrangère) pour mener une rébellion armée. Ainsi, il était impossible de collecter ne serait-ce qu'un seul akçe d'impôt dans cette région, étant donné que le nombre de fusils dans le seul sandjak de Safed atteignait sept mille. Le document conclut par l'ordre d'arrêter les chefs de la rébellion, de collecter les armes, d'envoyer les chefs et les armes ensemble à Istanbul, et de punir immédiatement ceux qui le méritaient.
Les Druzes du Liban sont restés les cibles principales du courroux ottoman, tout comme leur chef principal, Korkmaz ibn Ma'an, qui a apparemment étendu sa zone d'influence pour inclure le sandjak de Safed, propageant ainsi la rébellion jusqu'à cet endroit. Il avait été mentionné dans le même ordre susmentionné concernant la rébellion druzo-chiite dans la région de Safed, que les actes « malveillants » de Korkmaz Ma'an dans le cadre de la rébellion surpassaient ceux des autres en « corruption et ignominie ». En conséquence, l'ordre a été donné au gouverneur de Tripoli d'apporter son aide au gouverneur de Damas pour se débarrasser de lui.
Cependant, les efforts pour mettre fin à la rébellion druze ont continué à stagner, et les Druzes sont restés en état de rébellion ouverte dans toutes les provinces du Levant où ils étaient présents entre 1583 et 1585. Encore une fois, Korkmaz ibn Ma'an était perçu comme le plus dangereux des chefs druzes et les Druzes dans leur ensemble comme les groupes les plus rebelles, et il a été demandé aux gouverneurs de Damas et de Tripoli d'unir leurs forces pour les combattre.
Au milieu de cette rébellion persistante et des réactions ottomanes, une lettre de l'ancien cadi de Damas au Divan Impérial attire l'attention, indiquant qu'un certain Abu Bakr ibn Rizqallah, résidant dans la région de Salihiya à Damas, entretient de nombreux contacts et transactions avec les Druzes, leur fournissant des fusils, de la poudre à canon et du plomb. La lettre du cadi accuse également cet Abu Bakr de commercer avec les navires des Francs (Européens), en leur fournissant du blé, en plus de son implication dans d'autres affaires connexes. Le Divan Impérial a ordonné son exil sur l'île de Rhodes.
En 1585, une grande campagne punitive ottomane a été lancée contre les Druzes sous le commandement d'Ibrahim Pacha, qui dirigeait les forces rassemblées de diverses provinces du Levant et d'Anatolie. L'ampleur de la campagne témoigne de la gravité de la situation, car les forces ottomanes présentes dans les provinces du Levant ne suffisaient pas à elles seules à mener à bien la mission.
Selon un historien local, l'impact de cet imposant déploiement de force ottomane sur la population locale fut tel que « tout le pays arabe en fut terrifié ». Selon les sources et documents ottomans, ainsi que les sources arabes, l'opération militaire fut un succès : Ibrahim Pacha parvint à désarmer les Druzes, confisquant des milliers de fusils en plus d'un grand nombre d'autres armes. Il collecta également d'importantes sommes d'argent, probablement des impôts impayés, tua des centaines de Druzes et envoya les têtes de certains d'entre eux à Istanbul.
Le succès de cette campagne ottomane est clairement visible dans les résultats obtenus, ainsi que dans l'absence de toute mention, dans les documents ottomans et les sources locales, de nouveaux troubles causés par les Druzes jusqu'au XVIIe siècle.
Nous pouvons tirer plusieurs conclusions de ce qui précède. Premièrement : il est clair que les Druzes ont continué à se procurer des armes en grande quantité depuis 1540, et certaines de ces armes dépassaient parfois en qualité celles dont disposait l'armée ottomane. Deuxièmement : bien que le non-paiement des impôts par les Druzes et leur non-respect de l'interdiction de posséder des armes aient été une source d'inquiétude pour les autorités ottomanes, ce qui a accru leur niveau d'anxiété était la proximité des régions druzes, où la possession d'armes était répandue, avec la côte. Troisièmement : malgré la désignation répétée de Korkmaz ibn Ma'an comme le plus arrogant des rebelles, d'autres chefs druzes et chefs d'autres régions étaient impliqués dans des actes de rébellion similaires. Quatrièmement : les relations commerciales avec les Francs incluaient le commerce illicite du blé, et peut-être d'autres matériaux, en échange d'armes. Il est clair que la demande en armes était très élevée, en particulier dans les régions du Mont-Liban druze et les zones voisines comme le Kesrouan. Toutes ces régions jouissent d'un accès direct à la côte ou s'étendent à proximité.
Ici, nous pouvons poser deux questions sur cette affaire : premièrement, qui était la partie qui fournissait les armes ? Deuxièmement, pourquoi les Druzes en particulier étaient-ils plus rebelles que les autres groupes et régions ?






