Exclusif « Kayan 24 »

 

Il est difficile de cerner le rôle politique et social dont la dame du palais, Sitt Nazira Jumblatt, a tenu la plupart des fils et des détails, dans une étape historique exceptionnelle et extrêmement sensible, que ce soit en termes de conflits extérieurs et de ce qui entourait le Liban et le Chouf en particulier en termes de calculs et d'alliances durant les périodes du Mutessarifat et du Mandat, ou en termes de calculs internes et de positionnement des communautés et des confessions d'une part, et le réseau relationnel entre les familles et les pôles au sein d'une même famille. Le leadership politique de Sitt Nazira Jumblatt a constitué un tournant majeur pour l'influence et la position du leadership de la famille Jumblatt après l'assassinat de son mari, Fouad Jumblatt. Il aurait été difficile pour ce leadership de poursuivre ce rôle à l'époque si Sitt Nazira n'avait pas choisi la voie du défi et de la confrontation, s'opposant aux coutumes dominantes selon lesquelles une femme ne devrait pas assumer les affaires du leadership druze, ce qui, aux yeux de certaines familles et pôles féodaux, était illégitime. Cependant, elle a choisi de prendre les rênes du commandement afin que Moukhtara ne disparaisse pas de la scène de la vie politique d'une part, et pour continuer à jouer son rôle historique au niveau du leadership druze, ainsi qu'au niveau du leadership national que la famille Jumblatt a puisé dans le partage du leadership du Mont-Liban avec les forces influentes de cette époque.

 

Il n'est pas exagéré de dire que l'un des secrets de la pérennité du leadership Jumblatt était lié à cette décision historique et fatidique qui a bloqué la route aux rivaux de la famille Jumblatt parmi les familles druzes influentes d'une part, et à des personnalités druzes de la famille Jumblatt elle-même. Beaucoup se sont ligués contre elle et d'autres ont conspiré, mais grâce à son leadership politique sage et courageux et à sa finesse dans la gestion des affaires de commandement, elle a repoussé ces complots et a réussi à mener le navire vers un havre de paix politique et social, empêchant la discorde entre les composantes du Mont-Liban, particulièrement entre les chrétiens et les druzes. Elle a épargné au Mont-Liban et aux druzes un bain de sang, réussissant à préserver la sécurité de la montagne et à prévenir les attaques des forces du mandat français qui avaient connu de violentes batailles dans le Djebel el-Druze, tout en travaillant à préserver les équilibres politiques par une approche réaliste des événements de cette période et une compréhension de la structure du Mont-Liban, différente dans sa composition et ses équilibres du Djebel el-Druze.

 

Sa vie et ses origines

Le 27 mars 1890, Nazira Jumblatt est née dans la ville d'Ain Qani, dans le Chouf, l'un des villages du sud du Mont-Liban. Son père était le cheikh Fares Jumblatt et sa mère la cheikha Farida Said Jumblatt. Durant son enfance, elle n'a pas eu l'occasion d'être scolarisée, d'autant plus que les traditions de l'époque étaient strictes concernant l'envoi des filles à l'école. Elle a donc été éduquée par sa grand-mère, Badr Amine Eddine, qui lui a transmis de nombreuses connaissances fondamentales, notamment celles liées aux traditions, aux coutumes et aux usages. Plus tard, elle a reçu des leçons privées à domicile par des enseignants, acquérant ainsi, outre la langue arabe, l'anglais et le français, ainsi que des connaissances scientifiques et éducatives qui lui ont permis d'obtenir une culture politique rarement accessible à une femme druze de cette époque, ces savoirs lui ouvrant la porte à une participation à la vie politique et à une compréhension des événements historiques et sociaux en cours.

À l'âge de quinze ans, Nazira Jumblatt a épousé Fouad Jumblatt (né en 1885) à la fin du règne de l'Empire ottoman et au début du Mandat français au Liban, où il fut nommé en 1906, puis désigné par les Français comme Caïmacam du Chouf en 1919.

L'assassinat de Fouad Jumblatt

Fouad Jumblatt a été assassiné le 6 septembre 1922 dans la vallée d'Ainbal, dans une période délicate marquée par des troubles et des tensions contre le mandat français au Liban et en Syrie. Sitt Nazira a fait face à des défis cruciaux et a assumé de lourdes responsabilités, au premier rang desquelles l'éducation de son fils Kamal Jumblatt, alors âgé de quatre ans, et de sa fille Linda Jumblatt, dans une période où le règne masculin prévalait sans laisser de place au gouvernement des femmes dans la société druze. Elle fut la première femme druze à occuper une position et un poste politique dans le gouvernorat du Chouf à la place de son défunt mari. Elle entra alors au palais en tant que dame jouant un rôle de premier plan dans la gouvernance de la montagne, et réussit à préserver ce rôle pour permettre à l'héritier légitime, Kamal Jumblatt, de diriger l'étape suivante et d'assumer la responsabilité envers le leadership, la famille et l'héritage des Jumblatt.

Sitt Nazira Jumblatt a instauré de nouvelles règles d'action politique conformes aux intérêts des membres de sa communauté et du Chouf, faisant preuve, par ses positions et ses pratiques de gouvernance, d'une flexibilité dans les relations avec les composantes de la montagne, et d'un souci de paix civile et de renforcement des relations au Liban, et particulièrement dans le Chouf. Elle a empêché l'extension des événements et des tensions politiques et militaires qui ont éclaté dans le Djebel el-Druze lors de la Grande Révolte syrienne vers le Mont-Liban, déployant tous les efforts pour prévenir la discorde chrétienne-druze dans un moment politique dangereux et délicat. La logique de domination entre les deux parties a disparu, et Mme Jumblatt a réussi à protéger la diversité et à consacrer la logique de la relation naturelle entre les composantes de la montagne, malgré toutes les accusations et les obstacles qui ont entravé son projet.

Sitt Nazira Jumblatt

Préserver la sécurité de la montagne

Au niveau druze, elle a arrêté un massacre qui allait être perpétré dans la ville de Baadarane dans le Chouf après des événements sanglants à Mazraat al-Chouf, où elle a rencontré, en présence du Cheikh Akl de la communauté des Druzes, le commandant français de la campagne, s'engageant à maintenir la sécurité et la stabilité dans la montagne en échange de l'arrêt des opérations militaires menées par les forces françaises. Ainsi, elle a réussi à protéger la région du Chouf et à dissuader les dissensions qui étaient planifiées par ceux qui étaient hostiles au règne des Jumblatt à cette époque. Elle a également réussi à protéger la région des secousses régionales et internationales et de leurs effets négatifs sur les druzes, loin du populisme, des intérêts personnels et des caprices de la rue qui a progressivement accepté l'orientation politique du leadership de Moukhtara malgré leur hostilité historique d'alors envers le mandat français sur la Syrie et le Liban.

L'image d'une légende

L'expérience de Sitt Nazira Jumblatt est restée régie par l'horizon du gouvernement familial et féodal et par le cours des coutumes et traditions, surtout parce que le souci familial et les exigences du leadership lui ont imposé un parcours social et politique dicté par la réalité de l'environnement dans lequel elle vivait, sans toutefois réaliser une percée radicale à l'échelle nationale. Mais son expérience au pouvoir en tant que femme entrée dans le monde politique était une expérience distincte de celle des autres femmes ayant intégré ce monde, à tel point que l'émir Chakib Arslan a dit d'elle : « En vérité, il n'y a pas d'égal à elle, ni de Nazira (équivalent) », et Mme May Jumblatt, épouse du martyr Kamal Jumblatt, a déclaré : « L'histoire d'un homme héros dans la féminité d'une femme, et dans la dignité d'un cheikh, parmi les cheikhs de la montagne, dans l'image d'une légende », selon ce qui est rapporté dans le livre du Dr Chawkat Chtay, « Sitt Nazira… des frontières de la famille aux horizons de la nation ».

La distinction de Kamal

Cependant, une distinction marquante et fondamentale était claire entre elle et l'héritier du leadership Jumblatt, son fils Kamal Jumblatt, au niveau du concept de leadership, de la performance politique, des orientations du palais de Moukhtara, et dans les limites de l'horizon social et de la portée humaine, qui ont différé en pratique et en vision avec la prise en main des clés du commandement Jumblatt par Kamal Jumblatt depuis le début des années quarante du siècle dernier.

 

Féminisation du leadership

Sitt Nazira Jumblatt est décédée en 1951 à l'âge de 61 ans, laissant cet immense héritage Jumblatt qui s'est perpétué avec le porteur de l'étendard Jumblatt, Kamal Jumblatt. Elle a réussi à sortir la montagne de l'ère de l'obscurantisme, des conflits confessionnels, de l'injustice de l'Empire ottoman et des fluctuations de la politique du Mandat vers la lumière de la rencontre, par son ouverture et son souci des chrétiens comme son souci des druzes. Elle fut la dame du palais pendant trois décennies durant le Mandat français et le début de la formation de l'autorité libanaise. La féminisation du leadership Jumblatt à un moment crucial entre deux époques fut un pont de passage pour consolider et fortifier ce leadership et le protéger jusqu'à ce que son héritier légitime atteigne l'âge de la majorité.