Le critique égyptien Anwar al-Maadawi a écrit : “Saïd Takieddine est le plus grand écrivain artiste de la diaspora. Une chose que je veux dire aux lecteurs arabes partout : lisez le livre Une poignée de vent”.

Dans la diaspora, tout comme dans son pays natal, Saïd Takieddine a vécu cette grandeur dans ses dimensions morale et humaine, parallèlement à sa dimension littéraire, enrichissant son parcours de sa biographie, faisant rayonner sa renommée au Liban, dans le monde arabe et dans plusieurs pays d'émigration, en particulier ceux qu'il a visités lors de ses voyages et durant ses années d'exil. Outre ses activités commerciales et ses missions, il fut écrivain, poète, romancier et nouvelliste, imprégnant sa production littéraire d'une touche théâtrale pour conférer à son œuvre une nature singulière et un style artistique distinct qui lui ont valu une originalité créative à la fin de l'ère de la Renaissance et aux débuts de la modernité. Il a abordé la vie sous l'angle de la noblesse et du système de valeurs, passant d'une rive à l'autre du fleuve de la vie dans lequel il s'est fondu pour n'en faire qu'un. Dans sa pièce “Le Paria”, il fait dire à son personnage, Rafiq : “Oui, un trésor. J'ai trouvé un trésor. Je me suis trouvé. J'étais une goutte dans des eaux qui ne désaltèrent pas, qui s'évaporent et qui n'ont aucune importance quand j'étais seul. J'ai sauté dans le fleuve, et je ne suis plus une particule d'eau. Je suis une partie de ce fleuve. Je suis le fleuve. Le fleuve profond, déchaîné, à l'objectif clair, emportant tout sur son passage, proclamant par son fracas et son grondement son existence, sa richesse, son don, et la mer vers laquelle il se dirige”.

 

Par ces mots, Saïd Takieddine révèle sa vision du monde et son aspiration à le changer par sa langue, ses outils d'écriture, ses idées et ses principes, porteurs d'un projet de renaissance affranchi des frontières étroites. Il a tracé une voie réconciliant la renommée littéraire, par le mot et la pensée, et la renommée politique et sociale, en tant qu'homme d'affaires et commerçant prospère, ainsi qu'en tant qu'homme politique croyant en une cause pour laquelle il a lutté. Dans les deux directions, Takieddine s'est distingué par sa passion pour son village, Baakline, son amour immense pour sa mère, et son adoration pour sa patrie, le Liban, et sa seconde patrie, les Philippines, où il a passé une longue période. Fort de son expérience de la vie, il disait : “Chaque citoyen est un gardien”. “Un citoyen ne peut être bon que s'il réunit trois conditions : une haute moralité, une vaste culture et une haute spécialisation”. “L'important n'est pas de vaincre le dragon, l'important est de le combattre”. “Au Liban, il y a trois chemins politiques : le chemin du gouvernement, le chemin de l'opposition et le droit chemin”. Après des dizaines d'années écoulées depuis ces paroles éparpillées dans l'œuvre de Takieddine, la réalité reste la même, et les chemins de la politique sont toujours les mêmes.

 

Sa naissance et son éducation

Le 15 mai 1904, Saïd Takieddine est né dans le village de Baakline, dans le caza du Chouf, au sein d'une famille érudite de la communauté druze. Il y a fait ses études et a fréquenté plusieurs écoles jusqu'à l'obtention de son diplôme de l'Université américaine de Beyrouth en 1925. Il est ensuite devenu président de l'association des anciens élèves de cette université, après avoir présidé, deux ans avant son diplôme, l'association “Al-Urwa”. Il a ensuite émigré aux Philippines où il a travaillé dans le commerce jusqu'au milieu des années quarante, fondant et présidant à cette période l'Association syro-libanaise. Il a ensuite été nommé consul du Liban à Manille en 1943.

Saïd Takieddine est retourné au Liban, dans son village de Baakline, en 1948, pour assumer à nouveau la présidence de l'Association des anciens élèves de l'Université américaine entre 1948 et 1952. Il a occupé le poste de doyen de l'information et des affaires étrangères au sein du Parti social nationaliste syrien pendant une courte période. Il a également fondé l'association “Chaque citoyen est un gardien” et est considéré comme l'un des fondateurs de l'association “Ahl al-Qalam” (Les gens de la plume), qui regroupe les plus grands écrivains, intellectuels et penseurs, en plus de sa présidence de la rédaction du magazine de l'Université pendant des années et du journal “Sada Lubnan” pendant quelques mois. Il a par la suite voyagé au Mexique, puis s'est installé en Colombie en 1958, où il est décédé des suites d'une crise cardiaque aiguë.

 

25 livres

Saïd Takieddine laisse derrière lui 25 livres. 13 ont été achevés de son vivant, 12 ont été publiés par le chercheur Jean Dayeh, et un nouveau livre intitulé “Les pseudonymes”. Il est à noter que ses textes étaient signés sous les noms de Hammad, Bachar, Shamdas et Abou Diana. Il existe également un livre en anglais, en plus de nombreuses “lettres et articles”.

Parmi ses œuvres figurent également des pièces de théâtre et des dizaines de nouvelles, dont “Si ce n'était l'avocat”, “Une poignée de vent”, “Le toast de l'ennemi”, “Le Paria” et d'autres ouvrages, ses pièces étant réputées pour traiter divers sujets politiques, sociaux et philosophiques.

 

Baakline, capitale du monde

Takieddine était un pur produit de son milieu, décrivant Baakline comme la capitale du monde, lui adressant souvent des éloges. Il aimait sa mère profondément, et certains attribuent son retour de la diaspora à son seul amour pour elle. C'est à elle qu'il a dédié, depuis les Philippines, l'un de ses livres : “À cette parcelle de Dieu dont je suis issu et dont je fais toujours partie... À ma mère, celle qui a cultivé une terre en friche sur le versant surplombant notre village, y plantant, à soixante-dix ans, des chênes dont elle ne verra pas et dont je ne verrai pas les branches. À ma mère, ces pages”. Il était également passionné par sa fille Diana, à qui il disait : “Je ne veux pas qu'on dise : voilà la fille de Saïd Takieddine, je veux qu'on dise : voilà le père de Diana”.

Saïd Takieddine est décédé en Colombie le 10 février 1960.