L'Émir Sayyid Jamal al-Din Abdullah al-Tanukhi est né à Abey au IXe siècle de l'hégire (vers 1417 apr. J.-C.). Il est le descendant d'une noble famille ancienne dont les origines remontent aux clans Bahtar et Tanukh. Al-Nu'man ibn al-Mundhir ibn Ma' al-Sama', l'un de ses ancêtres, était l'un des plus grands rois de Hira et fils de Qahtan, l'ancêtre des Arabes. Quant à sa mère, la princesse Rima, elle est issue de la même famille. Il fut nommé Abdullah et prit plus tard le titre de Jamal al-Din.
L'Émir Sayyid a vu le jour dans une authentique maison arabe appartenant à une classe sociale et politique distinguée, dans la capitale politique de l'Émirat Bahtari Tanukhi. Bien qu'il soit né dans une noble famille arabe, il a grandi sous la protection de la famille de sa mère après la perte de son père alors qu'il était encore jeune.
Une capacité exceptionnelle
Dès son enfance, il s'est distingué par une intelligence vive et une capacité exceptionnelle d'apprentissage. Il s'est consacré à l'étude des sciences et des biographies religieuses, acquérant une excellente réputation aux yeux des dignitaires religieux qui ont découvert en lui des capacités idéales et des qualifications exceptionnelles.
Les Tanukhides ont gouverné le Liban tout au long du Moyen Âge dans un climat politique complexe. Ils furent parmi les premiers à répondre à l'appel de l'Unicité (Tawhid) et au message druze.
Les Tanukhides
En réalité, la tribu de Tanukh était formée de trois familles arabes chrétiennes : Bahra, Taghlib et Tanukh, dont sont issus les Tanukhides qui se sont installés dans le nord de la Syrie et l'ouest du Liban, aux alentours de Beyrouth depuis le début des conquêtes arabes.
Ils se sont convertis à l'Islam en 165 de l'hégire (741 apr. J.-C.), puis ont adopté la doctrine druze au début du XIe siècle, mais ils n'ont cessé, malgré tout, de défendre leur identité arabe et leur appartenance à l'Islam.
Au XIe siècle (408 H / 1017 apr. J.-C.), en Égypte fatimide, est né l'appel de l'Unicité. Cette époque, et celle qui l'a suivie, fut marquée par une rivalité entre le calife fatimide et le calife de Bagdad, qui luttaient politiquement et religieusement, misant sur le contrôle du monde arabe. Au cœur de ce conflit, le Levant a souffert du poids des ambitions de ses puissants voisins, devenant une porte de passage pour les Fatimides vers Bagdad, étant un passage incontournable au cœur du monde islamique. La souveraineté sur le Levant fut successivement disputée par les Seldjoukides, les Croisés qui arrivèrent en Syrie à la fin du XIe siècle, les Mongols et les Tatars, jusqu'à l'arrivée des Mamelouks au pouvoir.
Le paysage que nous avons passé en revue montre les conditions complexes du monde arabe où régnaient le chaos, les guerres et les divisions. Cet aperçu historique nous permet de mieux comprendre les répercussions de cette situation difficile sur les Druzes, qui ne formaient pas encore une communauté indépendante. En plus de l'impact de ce chaos sur le plan social, les adeptes du druzisme ont eux-mêmes adopté de nombreux concepts étrangers à leur doctrine.
L'émergence de l'Émir Sayyid
Dans ce contexte, le prestige de l'Émir Sayyid s'est accru en raison de sa sagesse et de sa distinction ; les gens accouraient de toutes parts pour s'éclairer de ses conseils. Il a incité les gens à construire et restaurer des mosquées, a ordonné la récitation du Coran selon les règles et les principes, et a appelé à renoncer à ce qui est interdit (Haram) et à acquérir de nobles qualités.
Il consacrait un jour par semaine à ses disciples pour les prêcher et leur enseigner la voie druze, afin qu'ils soient à leur tour qualifiés pour diffuser l'appel et prêcher dans leurs villages. Sa grande bonté englobait les autres communautés religieuses car il considérait que tous les êtres humains sont des créatures de Dieu.
Son succès éclatant et l'étendue de son savoir ont suscité l'envie et la colère des malveillants, mais il n'a pas cherché à les contrer. Au lieu de cela, il a choisi de s'installer au Levant pour diffuser sa sagesse et donner des conseils aux juristes et aux savants. Il y a résidé pendant douze ans, gagnant le respect et l'estime de tous.
L'Émir Sayyid possédait une bibliothèque très riche contenant environ 340 manuscrits, et il était l'auteur de nombreux ouvrages. Son œuvre la plus célèbre est connue sous le nom de « Charh al-Amir al-Sayyid » (Le Commentaire de l'Émir Sayyid), un ouvrage composé de 14 volumes.
Dans l'histoire des Bani Ma'ruf, il occupe la première place parmi ceux qui ont fait don de leur héritage à une institution caritative, et il est le fondateur de la Fondation des Waqfs Druzes.
L'œuvre de l'Émir dans la renaissance de la voie de l'Unicité
1 La Fondation des Waqfs Druzes
L'Émir Sayyid fut frappé par le nombre croissant de personnes désireuses d'apprendre, alors que la plupart n'avaient pas les moyens de subsister. Cette situation l'a inquiété, craignant que les gens ne deviennent la proie de l'ignorance, de la corruption et de l'analphabétisme. Il fut tiraillé entre le désir d'étancher la soif de savoir de ces personnes en fondant des écoles dans les villages, malgré les dépenses et les salaires des enseignants, et le fait de laisser la situation sociale et religieuse courir à sa perte. Ce à quoi il ne pouvait jamais se résoudre.
Dès sa nomination comme leader spirituel de sa communauté, son attention s'est portée sur les valeurs de la société dans laquelle il vivait, considérant que toute réforme devait passer par l'éducation dans les écoles et les mosquées, et par l'invitation des gens à suivre la voie spirituelle.
Afin de couvrir les dépenses considérables entraînées par ce projet, l'Émir Sayyid décida de faire don de ses biens ; il transféra la propriété de sa richesse à la Fondation des Waqfs et désigna les bénéficiaires du droit de jouissance, selon un document certifié par le tribunal religieux (Charia). Si nous lisons ce document, nous y percevons une générosité sans précédent, un détachement complet des choses matérielles et une disposition au don rarement égalée.
Par exemple, l'Émir Sayyid exprime son désir de consacrer ses maisons à l'hébergement des étudiants qui fréquentent l'école, en particulier les orphelins, et de faire don du droit de jouissance de ses biens aux pauvres et aux nécessiteux afin qu'ils comblent leurs besoins. Il a indiqué le but de ses dons : l'enseignement du Coran, la restauration des mosquées et la création de sources d'eau. Il a également précisé les catégories de personnes et les conditions exceptionnelles qui leur permettent de bénéficier de ces dons : les nécessiteux et les orphelins musulmans indépendamment de leurs origines ou appartenances, les veuves qui ne se sont pas remariées, les prisonniers et les captifs.
2 La renaissance de la voie de l'Unicité
Plusieurs siècles après l'appel, les Druzes se retrouvaient perplexes face à différentes interprétations. C'est précisément à ce niveau, et dans ce cadre précis, que l'œuvre de l'Émir Sayyid s'est révélée fondamentale, que ce soit sur le plan de l'éthique, des statuts personnels druzes ou de l'organisation de la voie de l'Unicité.
Sur le plan de l'éthique
La construction et la réhabilitation des mosquées, ainsi que la fondation d'écoles ouvertes à tous sans aucune contrepartie, ont contribué à un véritable renouveau éducatif. Lorsqu'il était impossible de construire de nouvelles écoles, l'Émir Sayyid envoyait ses disciples enseigner aux analphabètes, enfants et adultes. Il les envoyait également rencontrer les cheikhs et les responsables pour échanger des connaissances sur les affaires de la voie et les sciences spirituelles.
L'Émir Sayyid a recommandé certaines règles de conduite, veillant à les respecter lui-même avant tout le monde. Il a interdit le mensonge, le faux serment, la moquerie, l'adultère, le meurtre, l'alcool et l'usure, et surtout l'opposition aux gouvernements sans raison. Il a également conseillé de ne pas porter de vêtements luxueux, de ne pas jouir excessivement de gains éphémères, et a exhorté à agir avec humilité et à ne pas s'opposer à la volonté de Dieu, surtout lors de la perte d'un proche. En somme, il a établi les fondements d'une tolérance religieuse assurant la justice sociale.
Sur le plan religieux, il a insisté sur le principe de justice tout au long de sa vie et dans ses écrits – et grâce à lui, les Druzes se sont toujours enorgueillis d'être le « sabre de l'Islam » – il a établi un système social pour les Druzes faisant passer « l'intérêt de la communauté » avant toutes préoccupations et intérêts personnels, concrétisant ainsi une idée lancée par le Prophète Muhammad lui-même.
Sur le plan des statuts personnels
L'Émir Sayyid a adressé un message culturel à ses contemporains adeptes de la voie, les exhortant à remplir la « condition contraignante de l'Imam ». Tout Druze, responsable d'une druze, doit la considérer comme son égale, et partager avec elle tout ce qu'il possède.
L'Émir Sayyid, ayant vécu parmi les membres de sa communauté et connu leurs conditions sociales, a remarqué que beaucoup d'entre eux rejetaient le texte de l'Imam et évitaient de l'appliquer, ignorant les droits de l'épouse et la traitant sans le devoir d'égalité que l'Imam leur avait ordonné. Comme il n'existait aucun texte écrit traitant de la question des relations entre époux, et définissant les droits et devoirs de chacun, l'Émir al-Tanukhi s'est attelé à rédiger une législation respectant la justice et l'égalité. Il a fondé cette législation sur une base religieuse, un devoir imposé par Dieu et un pilier de la certitude : le consentement mutuel et le libre choix des époux. Cette condition est devenue fondamentale pour la compréhension, l'accord, l'harmonie, l'amour, l'affection, la tolérance et le pardon entre les époux.
Sans entrer dans le détail des lois du mariage, nous tenons à souligner ici que cette institution, c'est-à-dire la famille, est le moyen essentiel de la relation entre l'homme et la femme. Le mariage incarne leur engagement à respecter leurs devoirs mutuels et leur souci de les remplir. Il contient en soi les législations définissant le cadre de la relation entre les époux, qui, si elles sont négligées, ne laissent plus les époux à l'abri de l'injustice et des agressions du partenaire, et le mariage ne reste plus un moyen de coopération et de partage du fardeau de la vie conjugale et sociale.
D'autre part, l'Émir a porté son intérêt et sa réflexion sur des sujets liés aux statuts personnels. Il a défini le testament comme tout ce que nous ordonnons d'exécuter « nous le recommandons » et tout ce que nous laissons « nous le léguons » de notre vivant et après notre mort. Il a laissé au Druze la liberté totale et absolue de léguer ses biens à qui il souhaite, qu'il s'agisse d'un héritier direct ou non, d'un Druze ou d'un étranger, ou d'une personne d'une autre confession.
Étant donné que l'Émir s'engageait toujours à faire tout ce qu'il ordonnait, afin de donner un bon exemple, il a veillé à léguer une maison, des terres et une partie de la récolte d'olives et des revenus de l'huile à des personnes qui n'y avaient pas droit, à savoir une famille chrétienne de la famille Sarkis.
Tout ce qui précède met en évidence la dimension visionnaire qui a caractérisé cet Émir sans égal : il y a 600 ans, il déclarait que la femme est l'égale de l'homme, alors que la société européenne, par exemple, ne considérait pas les femmes comme capables de responsabilité ; il a accordé une liberté totale en matière de testament et d'héritage, selon une règle sans équivalent dans la loi d'aucune autre doctrine, à une époque où les autres doctrines interdisaient le transfert de propriété à des personnes appartenant à une autre communauté, sauf en cas de réciprocité.
Sur le plan de l'organisation de la voie de l'Unicité
Le travail de l'Émir Sayyid s'est principalement concentré sur l'organisation et la renaissance de la voie de l'Unicité. Sans entrer dans les détails de ce sujet, je me contenterai de mentionner les points principaux touchés par ce processus de « renaissance » :
- Mise en place d'un système d'évaluation spirituelle aux niveaux comportemental et cognitif, basé sur le sens apparent.
- Clarification de la question de la relation entre la voie druze et les autres écoles de jurisprudence islamique.
- Réinterprétation des concepts de la doctrine druze en général, à travers ses explications et interprétations.
- Établissement d'un programme culturel global, à travers sa méthode d'interprétation.
- Affirmation de la possibilité pour le Druze d'atteindre la perfection au sein de la société et du monde, et non en s'en isolant.
- Insistance sur l'équilibre intérieur du fidèle face à un comportement extérieur rigide.
- Il est mentionné dans sa biographie que les États à son époque distinguaient l'apprentissage scolaire, la mémorisation et la science. Cela signifie qu'il a lancé une renaissance culturelle qui a ancré les fondements de la réforme spirituelle et sociale.
À notre époque, les Druzes considèrent l'Émir Sayyid comme un grand Imam. C'est pourquoi ils l'honorent et le vénèrent comme l'un de leurs saints. Personne d'autre parmi ses contemporains ne possédait une telle acuité d'esprit pour diffuser le message de l'Ijtihad (l'effort d'interprétation). Il a appelé à l'ouverture de l'Ijtihad et à sa libération car il considérait que toute loi devait être interprétée selon les conditions du temps et du lieu de son application, c'est-à-dire selon l'évolution des habitudes et des idées de son époque et de son milieu.
Le sanctuaire de l'Émir Sayyid à Abey constitue un lieu de pèlerinage fondamental pour les membres de la communauté à travers le monde.
Référence : Extrait du livre « Les Druzes : culture, histoire et message » – Ministre et juge Abbas al-Halabi






